UN COLLÈGE D’EXPERTS AU CHEVET DE LA KASBAH D’AGADIR OUFELLA

UN COLLÈGE D’EXPERTS AU CHEVET DE LA KASBAH D’AGADIR OUFELLA

L’événement paraît presque irréel, tant il a porté d’espoirs depuis 60 ans. Cet événement, c’est la mise en patrimoine de la Kasbah d’Agadir Oufella, monument historique cher au coeur des Gadiris, dont la phase archéologique est en cours de déroulement. Il y a pourtant bien longtemps que le projet de sa réhabilitation était en gestation, soulevant nombre de questionnements relativement complexes. Dans cette perspective, nulle improvisation n’était en effet envisageable, par respect pour Agadir et sa riche histoire séculaire, mais aussi pour permettre la sanctuarisation des lieux dont l’intensité n’a pas faibli depuis le tragique séisme de 1960. Pour ces raisons, la sensibilité du sujet a considérablement pesé dans le processus de réflexion et la balance des décisions autour du monument, mais aujourd’hui, au terme d’une grande démarche participative réunissant spécialistes, institutions et société civile, un projet raisonné de mise en patrimoine a vu le jour. Composante majeure des projets de mise en valeur du patrimoine de la Région Souss Massa, signés en février 2020 devant Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, la réhabilitation de la Kasbah d’Agadir Oufella intègre désormais, à juste titre, le cadre du Programme de Développement de la Ville d’Agadir 2020-2024.

HONORER ET S’APPROPRIER LA MÉMOIRE DES LIEUX
C’est au coeur d’un printemps marqué par la crise sanitaire du Covid-19 que le chantier a démarré sur le site d’Agadir Oufella. Ce chantier exceptionnel de complexité sur un monument historique classé au patrimoine national marocain, mais ruiné suite au tremblement de terre de 1960, nécessite une approche scientifique spécifique mêlant archéologie préventive et archéologie post-catastrophe. Ainsi, avant toute intervention, le bâtiment est documenté très précisément pour comprendre comment il a passé les siècles mais aussi résisté au tremblement de terre. Dans ce contexte, des fouilles ont été mises en oeuvre à l’extérieur des remparts, en commençant par les façades Sud et Est. Ces fouilles sont en effet déterminantes pour guider le projet de restauration, car elles permettront d’identifier avec précision les vestiges, la hauteur des murailles en 1960 et les différentes techniques constructives utilisées au fil des siècles. Cette forme d’archéologie préventive est indispensable pour déterminer le type de restitution adéquat à adopter pour le projet. Par ailleurs, les fouilles permettent d’apporter des éléments historiques extrêmement précieux pour la mise en tourisme du site. Visiteurs et amoureux de la Kasbah pourront ainsi profiter d’une importante documentation sur son histoire.

LA MISE EN PATRIMOINE D’UN SITE MEURTRI PAR L’HISTOIRE
L’archéologie a pour objectif de participer à l’écriture de l’histoire de l’humanité à travers la détermination, la caractérisation et l’interprétation des vestiges mis au jour, tant par l’étude du bâti que par les fouilles. Associée à de nouveaux champs, transdisciplinaires, l’archéologie apporte également une connaissance approfondie du territoire. La lecture multiscalaire et interdisciplinaire des fouilles renouvelle en effet l’étude des paysages et de l’histoire de l’aménagement des territoires. L’archéologie voit également davantage des transformations plutôt que des ruptures et permet d’aborder, en dialoguant avec d’autres disciplines, les questions d’héritages, de transmission, de créations, de transformations, d’adaptabilité, de résilience ou de forçage.
Pour permettre la réhabilitation d’Agadir Oufella, un vaste chantier participatif a été lancé, liant la gouvernance territoriale régionale aux citoyens et à l’ensemble de la société civile. Des ateliers participatifs ont été mis en place dès septembre 2017 et de nombreuses réunions partielles ont été tenues avec les élus, les responsables régionaux, communaux et associatifs, pour assurer l’assentiment de tous avant d’engager les travaux avec une entité dédiée à l’ordonnancement, au pilotage et à la coordination du projet : la SDR du Tourisme Souss Massa.
Le 20 décembre 2018, une grande rencontre placée sous le thème « Histoire et mémoire d’Agadir Oufella. Honorer et s’approprier la mémoire des lieux, la mise en patrimoine d’un site meurtri par l’histoire » a été organisée à la Wilaya d’Agadir Souss Massa, en présence des autorités et responsables de la ville et de la région. La société civile, largement représentée, prouvait bien la charge émotionnelle encore portée à ce monument historique.
Le patrimoine et la qualité du cadre de vie sont aujourd’hui des outils essentiels pour les responsables des villes et des territoires. Facteurs d’identité pour les habitants, ils contribuent à leur intégration sociale et servent de levier au développement économique et environnemental. Pour Agadir, le contexte est celui d’une situation post-catastrophe qui pose un certain nombre d’enjeux de réhabilitation. Le premier étant celui de respecter ceux qui reposent en paix après le tremblement de terre de 1960, sans pour autant empêcher les générations à venir de comprendre d’où elles viennent. L’atelier du 20 décembre 2018 a donc replacé le site d’Agadir Oufella dans des problématiques patrimoniales récentes, notamment en y intégrant une archéologie respectueuse des défunts.

SALIMA NAJI, ARCHITECTE ANTHROPOLOGUE
Pour mener à bien la réhabilitation patrimoniale de la Kasbah d’Agadir Oufella, le projet a été confié à Madame Salima Naji, Architecte Anthropologue, pour son parcours exceptionnel dans la restauration ou la requalification de complexes patrimoniaux et d’édifices anciens dont, notamment, le Ksar d’Assa, la Kasbah Aghennaj de Tiznit, le Minaret d’Akka (soeur de la Tour Hassan de Rabat), mais aussi de nombreux greniers collectifs « Igoudars », et autres sites oasiens sacrés de la région. Lauréate de l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-La-Villette et docteure de l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, Salima Naji a réalisé plusieurs dizaines d’actions de sauvegarde d’architectures historiques menacées par la ruine, mais aussi édifié de nombreux bâtiments selon les principes de l’écoconstruction en terre crue et en pierre. Elle est l’une des rares architectes du Royaume a avoir écrit de nombreux ouvrages de référence sur ce patrimoine qu’elle restaure.

MOBILISATION D’UN COMITÉ DE SPÉCIALISTES DE HAUT NIVEAU
Salima Naji a, par ailleurs, reçu nombre de distinctions internationales (« Jeunes architectes » 2004 de la Fondation EDF ; Prix Holcim du Développement Durable (2011), Short list de l’Aga Khan Award for architecture (2013), Chevalier des Arts et des Lettres de la République Française (2017),… Membre de l’équipe scientifique qui a accompagné la création du Musée Berbère du Jardin Majorelle en 2011, Fondation Yves Saint-Laurent-Pierre Bergé à Marrakech et membre du réseau Mediterre, professionnel de la terre crue, elle est associée à divers laboratoires de recherche ou comités scientifiques. Coordonnant, aujourd’hui, le comité scientifique en charge des fouilles archéologiques de la forteresse d’Agadir Oufella, l’architecte s’engage dans la restauration d’un monument des plus emblématiques du Sud marocain. Un défi qu’elle relève avec l’engagement et la passion qui la caractérisent.
À ses côtés, un collège d’experts de haut niveau de compétences et de références a été sollicité.
Passionnés par l’histoire de la Kasbah et le challenge représenté par sa réhabilitation, tous ont fait preuve de réactivité et se sont mobilisés, malgré la crise sanitaire du Covid-19, pour ne pas retarder le chantier et pouvoir tenir les engagements pris.
Le choix des profils des experts s’est fait sur la base de critères scientifiques très précis, notamment le fait d’avoir déjà dirigé des programmes de recherche internationaux au Maroc, d’avoir publié dans des revues scientifiques internationales, d’être liés à des institutions de formation et habilités à encadrer des doctorants pour donner à ce chantier une dimension formatrice essentielle.

La sensibilité et la complexité du chantier d’Agadir Oufella ont imposé la nécessité de disposer d’une réflexion d’ensemble. Outre les murailles, les équipes doivent aussi investiguer l’ensemble des abords, ce qui les amène à interroger le temps très long de l’occupation humaine. C’est ainsi qu’ont été sollicités des archéologues sachant mener des programmes de recherche portant sur de longues ères temporelles, selon les standards internationaux en vigueur.
Il était essentiel, pour Salima Naji, d’avoir à ses côtés un collège d’experts pour procéder à une restauration finale qui soit réfléchie. La rigueur scientifique permet d’établir une grande confiance mais aussi un esprit ouvert à la discussion des nombreuses hypothèses qui se vérifient progressivement. L’architecte est alors à même de procéder à des ajustements au fil des découvertes et des réponses données par les scientifiques après investigations.
Aujourd’hui, les fouilles préventives sont dirigées, pour la période dite islamique des dynasties sultaniennes, par le Dr Mabrouk Saghir et pour la période antéislamique, par le Dr Youssef Bokbot qui gère également la coordination scientifique avec le professeur Jorge Onrubia Pintado. Tous possèdent une grande expérience en programmes internationaux de recherche, en particulier dans le Sud du Maroc.

Mabrouk Saghir est Archéologue et Professeur d’enseignement supérieur, Spécialiste d’archéologie islamique à l’Institut National des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine de Rabat. Lauréat de l’Université Mohammed V de Rabat et de Paris I Sorbonne, Mabrouk Saghir a travaillé sur de nombreux projets, notamment un programme de recherches archéologiques sur Figuig et sa Région durant le Moyen Âge islamique, en collaboration maroco-française, de 2013 à 2018, et, plus récemment, un programme de coopération archéologique maroco-anglaise « Jbel Bani Occidental, du Néolithique Final à la fin du Moyen Âge », dans la Province de Tata, depuis 2018.

Du fait de la singularité de la forteresse d’Agadir Oufella au Maroc, il est accompagné d’un spécialiste ayant une expérience reconnue internationalement dans le traitement des fortifications post-catastrophes. Le choix s’est ainsi porté sur Miguel Angel Hervás Herrera qui a oeuvré en Espagne, au Moyen-Orient et en Amérique latine. Archéologue professionnel, docteur de l’Université de Castilla-La Mancha, Miguel Angel Hervás Herrera est spécialiste de l’étude des matériaux et des techniques de construction de l’époque médiévale et moderne, de la conservation du patrimoine bâti et du développement des techniques de prospection, de fouille et de documentation archéologique.

Archéologue préhistorien et Enseignant-Chercheur à l’Institut National des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine de Rabat, Youssef Bokbot est lauréat des Universités de Provence, Meknès et Montpellier. Il a participé à de nombreux projets de recherches archéologiques dans différentes régions du Maroc, de même qu’il dirige actuellement plusieurs programmes de recherches, dont sept internationaux tels que « Souss-Tekna, Préhistoire, Ethnologie et Archéologie islamique de la Vallée de l’Oued Noun », mené en coopération maroco-espagnole, ou encore « Néolithique et Protohistoire des plateaux de Zemmour », en coopération maroco-française.

Jorge Onrubia-Pintado est professeur titulaire à l’Université de Castilla-La Mancha où il dirige le Laboratoire d’archéologie, patrimoine et technologies émergentes rattaché à l’Institut de développement régional. Archéologue spécialiste des Îles Canaries et du Maghreb occidental, il a dirigé plusieurs projets de recherches archéologiques et est auteur ou co-auteur d’une centaine d’ouvrages et d’articles scientifiques. Comme Youssef Bokbot, Jorge Onrubia Pintado a été l’élève du grand archéologue Gabriel Camps qui a créé la fameuse Encyclopédie Berbère, lequel chercha à montrer la permanence des Imazighen sur la longue durée.

TOUS LES EXPERTS POSSÈDENT UNE GRANDE EXPÉRIENCE EN PROGRAMMES INTERNATIONAUX DE RECHERCHE, EN PARTICULIER DANS LE SUD DU MAROC.

Venu de Rabat, Adrien Delmas est le Directeur du Centre Jacques Berque pour le développement des sciences humaines et sociales au Maroc. Il a apporté son soutien en facilitant le lancement du chantier des fouilles d’Agadir Oufella et surtout soutenu la mise en place de son suivi à distance par l’équipe espagnole qui a dû décaler sa venue, du fait de la pandémie. Historien, Adrien Delmas a beaucoup travaillé sur le développement des routes commerciales européennes au XVIIe siècle dans une histoire connectée, ce champ historique neuf qui consiste en la reconnexion des différentes histoires nationales longtemps restées cloisonnées. Il a précédemment dirigé l’Institut Français d’Afrique du Sud (IFAS) et dirigé plusieurs programmes sur les cités commerciales en Afrique Australe. Lors de la conférence de décembre 2018 présentant le projet de réhabilitation d’Agadir Oufella, il avait souligné les résonances existantes entre Agadir Oufella et d’autres monuments contemporains dans le continent africain, notamment le Fort São Caetano de Sofala, érigé en 1505 au Mozambique par les Portugais, sur permission du Cheikh Isuf du Port de Sofala, site dont il a or ganisé les fouilles en 2019.
Par ailleurs, Adrien Delmas codirige avec David Goeury le programme « La route des empires : recherche archéologique et valorisation patrimoniale des sites médiévaux du Présahara marocain ».

David Goeury est docteur en géographie au laboratoire « Médiations. Sciences des lieux, science des liens » de Sorbonne Université. Parmi de nombreux projets, il est le coordonnateur scientifique, depuis 2002, du programme de recherche action « Architectures collectives et sacrées des oasis marocaines » et du programme « Collective Granaries ». En décembre 2019, il a coorganisé pour le Royaume du Maroc, avec l’Université d’Oxford, le Global Heritage Fund et l’ICROM Athar, la cinquième session de la conférence internationale « Protecting the Past » sur la préservation du patrimoine dans un contexte post-catastrophe. Cette grande conférence, qui vise à la circulation des bonnes pratiques en situation d’urgence, a été accueillie à Agadir. Membre du comité scientifique du projet de mise en patrimoine d’Agadir Oufella, il assure la coordination entre les projets de recherche, les opérations de fouilles et la médiation pédagogique.

Passionné du Maroc et de l’image, Mehdi Benssid est, pour sa part, le spécialiste en photogrammétrie de l’équipe. Cette spécialité pointue consiste en la captation aérienne par drone et la restitution en 3D de sites historiques et archéologiques, une technique qui permet de restituer un objet en trois dimensions à partir de simples photos en deux dimensions. L’avantage de la photogrammétrie est de pouvoir renseigner sur les volumes au centimètre près. Elle permet de mesurer des bâtiments, des distances, des volumes, ou même des cavités invisibles à l’oeil nu, directement sur la simulation 3D, et ce, en un temps record, alors qu’autrefois ces relevés se faisaient longuement à la main, sans offrir tant de précision. La photogrammétrie permet en effet de documenter au fur et à mesure les fouilles et de constituer un fond d’archives numériques, à chaque fois que cela est nécessaire. Enfin, elle permet de visiter virtuellement des monuments ou des paysages et ainsi de développer des applications pédagogiques pour le grand public. Mehdi Benssid accompagne également le programme « La route des empires » et le programme « Collective Granaries ».

LE PROGRAMME DES RECHERCHES ARCHÉOLOGIQUES COUVRIRA UN TEMPS LONG ALLANT DE LA PÉRIODE ANTÉISLAMIQUE À LA PÉRIODE ISLAMIQUE

Les fouilles préventives du projet de réhabilitation de la Kasbah d’Agadir Oufella intègreront un vaste programme de trois volets. Le premier sera la documentation autour de la Kasbah et de ses remparts par les professeurs Youssef Bokbot et Mabrouk Saghir, pour la restitution des murailles dans le cadre des bonnes pratiques et des nouveaux standards internationaux sur lesquels Miguel Angel Hervás Herrera apportera son expertise.
Le second sera une étape de recommandations pour la médiation pédagogique du site, démarche qui en favorise la découverte et la compréhension. Celle-ci sera basée sur les standards internationaux conseillés par le professeur Jorge Onrubia Pintado qui a déjà mené avec succès l’expérience du Musée et du Parc Archéologique Cueva Pintada à Gran Canaria et se démarque par sa grande connaissance des régions du Sud du Maroc.
Enfin, le troisième sera un volet de médiation scientifique auprès des jeunes chercheurs et doctorants pour la transmission des compétences spécifiques à ce type de site soumis aux risques sismiques, spécialité du Laboratoire d’archéologie, patrimoine et technologies émergentes dirigé par Jorge Onrubia Pintado avec Miguel Angel Hervás Herrera à l’Université de Castilla-La-Mancha.

AGADIR OUFELLA, UN SITE EN LIEN AVEC D’AUTRES MONUMENTS HISTORIQUES DU MAROC

Le site d’Agadir Oufella est d’une telle importance pour la mémoire et pour l’histoire que tous les experts qui l’étudient en restent fortement émus et impressionnés. Youssef Bokbot souligne que ce chantier est l’un de ceux qui a réuni le plus de compétences dans tout le Maroc. C’est par le biais de ce collectif que la restitution pourra s’approcher d’une situation historique clairement documentée pour éviter le pastiche ou la falsification de l’histoire. Le croisement des compétences permettra d’articuler le respect pour l’histoire et les mémoires du site.
L’étude du site d’Agadir Oufella se fait en parallèle d’un programme d’ensemble mené actuellement sur l’histoire médiévale du Sud marocain. Berceau des dynasties almoravides, almohades, saâdiennes et alaouites, ce programme vise à documenter et valoriser cet axe saharien liant Sijilmassa, Zagora et Aqqa à Nul Lamta et désormais Agadir. Au-delà de la littérature où ces sites sont mentionnés, les recherches permettent une mise à jour matérielle de ces richesses patrimoniales dans ces territoires. Elles remettent les sites en réseau, notamment de par leurs relations commerciales et les routes médiévales, et redessinent la grande histoire au gré des découvertes, une histoire dont font intrinsèquement partie Agadir et sa Kasbah. Il était, à ce titre, primordial de mettre en évidence les liens d’Agadir Oufella avec son arrière-pays, en même temps qu’avec le commerce maritime mondial. Les fouilles archéologiques viendront apporter de nouveaux éclairages sur l’histoire du Souss dans son ouverture sur le monde.

Les scientifiques réunis au chevet de la Kasbah d’Agadir Oufella ont tous pour point commun la passion du Grand Sud et sont ici pour comprendre cette fortification dans son contexte. D’après Youssef Bokbot, spécialiste de la période antéislamique, le cas de figure d’Agadir Oufella est unique, car il est très rare de travailler sur une citadelle qui était encore active jusque dans notre période contemporaine (1960). Par ailleurs, la spécificité du tremblement de terre et de ses tragiques conséquences rend l’approche encore plus délicate de la part des archéologues. Ces particularités exigeront du collectif des solutions qui fluctueront au gré des découvertes quotidiennes, mais aussi au gré des regards croisés, jusqu’à la prise de décision finale. En effet, lorsque les équipes scientifiques entament les fouilles, elles le font avec un faisceau d’hypothèses qui évolue au fil des découvertes. Par le biais d’échanges permanents entre eux, les spécialistes peuvent alors déterminer comment traduire ces informations sur l’architecture à restaurer. L’architecte en est alors le chef d’orchestre qui cherche à retrouver une harmonie à travers divers instruments de musique.

De son côté, l’historien Adrien Delmas insiste sur l’importance désormais cruciale de pratiquer une archéologie préventive sur un site de cette importance. C’est par un dialogue entre la connaissance du passé et la restauration à venir qu’un tel projet grandit.
Concrètement, cela se traduira par une analyse fine des échantillons recueillis, des linéaments de murs ou autres éléments du bâti, par les analyses des écofacts et artefacts recueillis à chaque couche soulevée, à l’extérieur des remparts. Mais aussi par l’analyse des enduits pour s’approcher au plus près des matériaux encore en fonction à l’époque que l’on souhaite restituer.
Dans le cas d’un monument comme la Kasbah d’Agadir Oufella, l’archéologie préventive s’imposait. Ce mode de recherche est apparu indispensable dès les prémices architecturaux du travail, d’une part, dans un souci de scientificité et d’identification de l’héritage patrimonial, mais aussi, et surtout, au regard du sentiment brutal de perte vécu par de nombreux habitants d’Agadir ayant perdu un proche. Car l’archéologie a aussi pour vocation de soigner des mémoires meurtries par toute catastrophe, en proposant une analyse très fine des vestiges. Ceci est ainsi un moyen supplémentaire pour ce collège d’experts de respecter ceux qui reposent en paix en ce site depuis le tremblement de terre de 1960, tout en proposant aux générations à venir de comprendre d’où elles viennent.

POUR UNE ÉTHIQUE DE LA PRÉSERVATION
Dans sa vision de la réhabilitation du site d’Agadir Oufella, Salima Naji souligne combien l’archéologie en est la pièce maîtresse. Il était primordial de vérifier l’exactitude des linéaments de murs, d’examiner les fondations de l’édifice pour que ce projet ne soit pas une copie moderne d’un édifice qui a existé, mais qu’au contraire se construise une documentation inédite sur un site qui a traversé l’histoire et qui pourra ensuite être présenté au public. Le projet de restauration sera donc amendé et évoluera au regard des découvertes archéologiques.
Après avoir étudié les nombreuses photographies anciennes, après avoir côtoyé le monument pendant près de trois ans pour en établir des relevés, en extraire des plans, l’architecte pose avec les autres experts des hypothèses sur les possibles interventions sur le site. La fouille archéologique est donc indispensable pour révéler les mises en oeuvre constructives historiques qui se sont succédé du XVIe siècle à 1960. La stratigraphie, les sondages archéologiques, les multiples prélèvements permettent de reconstruire une chronologie constructive sur au moins cinq siècles, laquelle sera ensuite mise en perspective avec les grands moments historiques de la forteresse.
Agadir Oufella a connu de nombreuses phases : ses premières fondations à partir d’une construction archaïque, ses extensions multiples jusqu’à son périmètre actuel, son abandon relatif, les assauts militaires, les reconstructions suite aux tragiques effondrements lors du tremblement de terre et des interventions plus récentes, problématiques, qui ont fragilisé la structure. Le projet actuel de restitution est une oeuvre collective dans la mesure où tous les intervenants apportent leur pierre à l’édifice dans un projet commun : faire parler le site.

PREMIÈRES DÉCOUVERTES EXTRA-MUROS
Si les récits situent la construction de la forteresse d’Agadir Oufella au temps des Saâdiens, les fouilles archéologiques sont là pour attester de la véracité de ces informations, les compléter et les démontrer. Elles permettent aussi d’étudier, voire vérifier l’éventuelle présence de substrats archéologiques d’avant cette époque. De la forteresse d’Agadir Oufella jusqu’à ses alentours, tout est actuellement observé et documenté. À ce titre, le Dr Youssef Bokbot souligne que le site occupe une position stratégique où sont imbriquées toutes les phases : celles d’avant 1960, celles liées à l’effondrement dû au tremblement de terre et celles des interventions effectuées après le séisme. Tout est lisible, comme les pages d’un livre que l’on feuillette.
La découverte, aux alentours de la Kasbah, de carrières utilisées pour l’extraction de sable et d’argile, a même permis de remonter l’histoire du site jusqu’à son âge géologique. La présence d’affleurements de roches où apparaissent des fossiles marins, prouve en effet qu’à l’ère géologique, ce niveau de strate était au niveau de la mer.

DES SONDAGES POUR ANALYSER LES MURAILLES
Des sondages ont été pratiqués le long du rempart Est jusqu’à la tour Nord-Est de la Kasbah, puis sur la partie du rempart Sud se situant avant l’entrée, pour vérifier l’intégrité des remparts de cette enceinte, remaniés à plusieurs reprises, et tâcher ainsi de les dater. Il est impératif de bien comprendre la stratigraphie muraire en ce qui concerne les mortiers et les enduits. Leur datation est assez compliquée. Les datations effectuées sur les carbonates (CO3Ca) de la chaux n’étant nullement fiables, le seul moyen de dater les mortiers consiste à échantillonner les éventuelles inclusions de matière organique contenues dans ces matériaux : charbons de bois, fragments de paille…
Plusieurs couches stratigraphiques ont été mises au jour jusqu’à la roche-mère et le matériel archéologique découvert est en cours d’analyse. Le Dr Mabrouk Saghir précise que ce matériel apportera de précieux indices sur les modes d’occupation ou de vie des sociétés qui se sont succédé sur ce site, du Moyen Âge jusqu’aux époques modernes d’avant 1960. D’ores et déjà, Mabrouk Saghir et Youssef Bokbot s’accordent à déclarer que le site était déjà occupé avant le XVIe siècle.

DES STRATES ANTÉRIEURES AU XVIe SIÈCLE
Pratiqué dans un angle pour observer la liaison entre deux murs, un sondage a révélé des couches stratigraphiques datant d’avant la fondation de la Kasbah. En effet, si les côtés Est et Sud de l’édifice reposent sur la roche-mère, situant ses fondations au XVIe siècle, la partie analysée du mur d’enceinte Nord-Est présente, pour sa part, deux couches stratigraphiques antérieures au XVIe siècle et une grande quantité de matériel archéologique qui prouve qu’une vie avait bien cours avant la construction de la forteresse en ce point du site. Ceci corrige déjà la vision d’un site dont on connaît un périmètre récent, mais dont on ne savait pas qu’il était bordé d’autres éléments de bâti indépendants de lui.

DES MORTIERS DIFFÉRENTS MIS AU JOUR SOUS LA MURAILLE
L’un des sondages de la muraille Est a dévoilé deux dalles reposant elles-mêmes sur la roche-mère de la montagne. Un sondage pratiqué à cet endroit a révélé une petite fosse remplie de gravats et de gros blocs qui ont probablement servi de support aux fondations de la muraille. À ce niveau du site, la roche-mère est aussi beaucoup plus élevée qu’au niveau des lieux saints, avec une différence de près de 4 mètres, ce qui offre une base beaucoup plus solide aux structures et a probablement orienté le choix des sites d’implantation des murailles. Une faille visible montre comment tout ceci a été remodelé encore lors d’un tremblement de terre, sans doute le dernier en date.

UN SOL DE 1960 QUI A REÇU DES ÉBOULEMENTS
L’un des sondages les plus profonds effectués a révélé trois couches distinctes avant le substrat du sol dit dur. La première est la couche superficielle toujours dégagée avant de débuter un sondage archéologique. La seconde est une couche archéologique qui contient beaucoup de vestiges (débris, animaux, éclats de céramique). La troisième constitue le sol de 1960, celui qui a reçu les éboulements et en dessous duquel se trouvent les blocs qui soutiennent la muraille et les sédiments marins. Lorsque certaines parties de la muraille se sont effondrées, c’est ce sédiment qui les a reçues d’abord avant d’être recouvert par la couche archéologique évoquée plus haut. Cet état de fait dû à un site sismique complexifie ainsi la fouille.

LA TOUR DISPARUE
Au niveau de l’angle du rempart Est, les archéologues ont découvert les fondations d’une tour dont seule la base affleure encore au sol. Elle a la particularité d’être une tour angulaire, probablement une tour de guet qui servait autrefois à surveiller les environs arrière de la Kasbah. Dans l’optique d’une reconstruction, il faudra déterminer chacune des époques intriquées pour bien expliquer comment un monument ne naît pas d’un seul coup mais provient d’une succession d’étapes constructives.

LE FOUR À CHAUX
Un four à chaux creusé dans le roc a été identifié en contrebas de la forteresse. Ce dernier présente une ouverture circulaire cylindrique caractéristique. Une ouverture latérale a été opérée à la base du four pour l’alimentation en combustible. Celle-ci conserve encore des blocs de grès dunaire rougis par le feu. La forteresse, connue pour ses blanches façades, avait en effet prélevé la matière sur son site même d’édification.

LE DÉCAPAGE HORIZONTAL APRÈS SONDAGES
Les divers points de sondage pratiqués le long de la muraille Est ont révélé que le sol d’occupation contemporain au tremblement de terre est situé entre 0,40 et 0,60m de profondeur. Les sondages ont révélé aussi que la muraille a été bâtie directement sur le substratum géologique calcaire. Les blocs d’effondrement dus au tremblement de terre reposent sur le sol d’occupation d’avant février 1960. Pour délicatement enlever le plus gros après les fouilles préventives, une petite pelle mécanique opère avec godet à tranche lisse et à nasse. L’ensemble de ces opérations est placé sous le contrôle permanent de l’un des archéologues en chef.

L’ARCHÉOLOGIE PRÉVENTIVE
Si l’archéologie se pratique depuis au moins 150 ans, l’archéologie préventive est une discipline scientifique plutôt récente, apparue depuis à peine trente ans. Son appellation anglaise « emergency archeology » renseigne bien sur sa véritable nature : une archéologie d’urgence.
Elle a pour rôle premier d’étudier les vestiges qui risquent d’être détruits par des travaux d’aménagement du territoire. En plus d’identifier l’héritage patrimonial, l’archéologie préventive a pour deuxième vocation de documenter scientifiquement et de façon systématique, puisque chaque intervention sur le patrimoine est toujours enregistrée.
Adrien Delmas déplore que cette démarche soit encore trop rare au Maroc, alors que les enjeux sont considérables dans un pays aussi riche d’histoire. Au regard de l’urbanisation croissante du pays, du développement des infrastructures, l’historien préconiserait une archéologie préventive qui accompagne les travaux pour s’assurer de ne pas détruire le patrimoine. Car les excavations que doivent faire toute autoroute ou autre grand aménagement sont une opportunité exceptionnelle pour permettre à des équipes d’archéologues professionnels de documenter des périodes anciennes.
Le Dr Youssef Bokbot précise que l’archéologie préventive n’est pas systématique au Maroc pour cause de vide juridique. La loi n° 22-80, relative à la conservation du patrimoine, ne prévoit pas, en effet, d’études d’impact sur le patrimoine archéologique lors du lancement de projets structurants. Seule la volonté et la sensibilité des aménageurs peuvent faire la différence. Cependant, les expériences internationales ont démontré qu’aujourd’hui, la maîtrise d’ouvrage peut facilement intégrer l’archéologie préventive dans les études préalables.

LE PASSÉ D’AGADIR OUFELLA DOIT ÊTRE PERCEPTIBLE AU PREMIER REGARD
La finalité, que le Maître d’Ouvrage appelait de ses voeux depuis le premier jour, était de restituer la grandeur de la Kasbah, ce qui ne peut se faire qu’au travers de sa vérité. Voici près de trois ans que l’actuel projet est apparu au grand jour, sous l’impulsion de Monsieur Ahmed Hajji, Wali de la Région Souss Massa, qui a oeuvré à concilier les divergences et à mobiliser les énergies nécessaires à sa mise en oeuvre.
Après de longues années d’attente où les avis se sont faits et défaits sur l’avenir d’Agadir Oufella, une vision commune et partagée s’est construite, avec la société civile et les services déconcentrés, tour à tour consultés et associés, pour être en mesure de proposer un projet à même de rendre hommage aux survivants et à leurs familles. Car comment aborder un bâtiment qui a tant souffert et connu tant de drames personnels…? Cette question, la Maîtrise d’Ouvrage en a fait le moteur de sa commande. Pour la première fois, un réel dialogue s’est ouvert avec les rescapés et les descendants des victimes… Ces derniers ont été écoutés et une réflexion a été menée pour déterminer comment leur répondre avec la plus grande sincérité.
La sanctuarisation des lieux exigeait en effet l’adoption d’un protocole pour intervenir avec le respect qui se devait et ce, non pas seulement sur le monument. Un monument complexe qui s’est transformé au cours de l’histoire. Son état indiquait des voies à suivre. La première était celle des récits.
Les plus âgés des survivants n’étant plus, ces récits se sont construits sur les souvenirs des plus jeunes, des souvenirs chargés d’émotion. Il était donc question pour l’équipe en charge du projet de reconstruire ce rapport perdu aux lieux.
Ainsi, dans la commande publique de mise en patrimoine d’Agadir Oufella, il y avait une volonté très forte de prendre en compte la dimension humaine, de faire parler le lieu, de le donner à comprendre en retour à tous – qu’ils soient ou non de la région ou de la ville – de rendre l’histoire avec générosité. L’architecte, en se mettant au service du monument, doit en effet agir en révélateur d’une histoire singulière par définition. Le rôle d’un architecte au chevet d’un édifice patrimonial de cette complexité est de s’effacer pour proposer une lecture du site la plus juste possible.

CE LIEU QUI VEILLE SUR LA VILLE DOIT ÊTRE NOTRE AÏEUL À TOUS, UNE FIGURE QUI REPRÉSENTE UN PASSÉ COMMUN
Le site d’Agadir Oufella concentrait des contraintes essentielles qui ont ainsi balisé le projet. L’une d’elle était la catastrophe ayant causé des pertes humaines et des dommages sur le bâti du monument : la perte physique des êtres, la perte mémorielle des murs, et en miroir, la nécessité de sa réparation.
Est donc rapidement venue, en écoutant les uns et les autres, en regardant l’objet dans son état actuel et dans ses vies précédentes, la nécessité de rendre le monument à son passé, cette fois-ci convenablement restitué. C’est là que se situe l’obligation de l’archéologie et de l’histoire. L’arrêt du vécu est ce fameux 29 février 1960. Il a été donc très tôt convenu de rechercher ce seuil de la catastrophe sur les murs de la citadelle. Il y a en effet un avant et un après ce niveau 0 où la vie s’est arrêtée. Lors des fouilles, ce niveau archéologique devient le repère à partir duquel tout s’est reconstruit. De retrouver certaines failles sismiques dans le bâti, de mettre au jour d’autres détails restituant la mémoire du lieu, de remonter le «sombre abime du temps» (Buffon).
Les murs seront les témoins de la grandeur passée qu’a connue la vieille ville. Les photographies anciennes ne suffisent plus pour aller au-delà de la mémoire humaine, il faut encore remonter le cours de l’histoire, soulever le palimpseste des pages que le passé a imprimées sur le site, creuser sur le pourtour du site, documenter ses abords, comprendre comment il fonctionnait sur la durée, qu’il soit port ou ville. Que son histoire ait connu des heures de gloire comme des temps d’ombre.
La silhouette des murs incarnant l’idée de la citadelle dans la mémoire de tous sera donc scrupuleusement restituée, et autour et à l’intérieur seront mis en valeur tout ce que l’archéologie aura su faire remonter de l’histoire, de ses strates géologiques à la fabrication de la forteresse telle qu’elle nous a été léguée, de sa genèse à aujourd’hui. On sait bien que ce lieu ne s’est pas édifié en une fois tel qu’il est apparu à l’orée du XXe siècle sur les photographies ou dans les contours que nous en a donné l’iconographie connue des gravures du XVIIIe siècle et des témoignages plus anciens. On se doute bien qu’il y a d’autres monuments qui la bordent et que d’autres périmètres tracèrent ses divers contours. Qu’il y a eu sans doute des fortins archaïques qui l’ont précédée, un ensemble de données hydrauliques qui furent nécessaires à son fonctionnement. Tout ceci n’apparaîtra pas en quelques mois, il faudra des années de recherche initiée en parallèle avec une mise en patrimoine du site. Dans cette restitution d’un passé complexe, tous les intervenants deviennent des passeurs de mémoire. La matière inadéquate doit être retirée (ciment et bitume) pour laisser entrevoir le substrat, la gangue de la citadelle ; la laisser redevenir notre aïeule à tous, cette figure tutélaire qui représente notre passé, en la mettant en valeur par ce qu’elle porte en elle et non un habit esthétique qui la recouvrirait. Chercher un niveau d’exigence guidé par un devoir de mémoire sur un lieu malmené par l’histoire récente, en refusant une unique quête esthétique qui enrobe le monument au lieu de le dévoiler.
À cette fin, l’Architecte et la Maîtrise d’Ouvrage ont taché de réunir un collège d’experts, lequel a accepté de se mettre patiemment au chevet de la citadelle pour venir ensemble révéler un lieu, un lieu visible de partout à Agadir, un lieu implanté sur le point le plus haut d’un site stratégique, un lieu qui veille sur la ville comme une sentinelle.

LES ÉDIFICES COLLECTIFS
La passion de Salima Naji pour les édifices collectifs qui ont traversé les siècles, s’attache au fait qu’il s’agit toujours de biens communs, de biens partagés : des biens dont nous ne sommes que les légataires temporels et qui ne nous appartiennent pas puisqu’ils appartiennent à tous. À travers un patrimoine qui, à divers moments de son histoire, est pris dans la nasse de la mondialisation, une communauté donnée reprend le chemin de l’histoire ; une histoire connectée. Agadir se présente à nouveau à une communauté plus grande, à l’échelle universelle, avec un monument en cours de restitution enfin placé face à son histoire, assumée.