LE PASSÉ D’AGADIR OUFELLA DOIT ÊTRE PERCEPTIBLE AU PREMIER REGARD

LE PASSÉ D’AGADIR OUFELLA DOIT ÊTRE PERCEPTIBLE AU PREMIER REGARD

La finalité, que le Maître d’Ouvrage appelait de ses voeux depuis le premier jour, était de restituer la grandeur de la Kasbah, ce qui ne peut se faire qu’au travers de sa vérité. Voici près de trois ans que l’actuel projet est apparu au grand jour, sous l’impulsion de Monsieur Ahmed Hajji, Wali de la Région Souss Massa, qui a oeuvré à concilier les divergences et à mobiliser les énergies nécessaires à sa mise en oeuvre.
Après de longues années d’attente où les avis se sont faits et défaits sur l’avenir d’Agadir Oufella, une vision commune et partagée s’est construite, avec la société civile et les services déconcentrés, tour à tour consultés et associés, pour être en mesure de proposer un projet à même de rendre hommage aux survivants et à leurs familles. Car comment aborder un bâtiment qui a tant souffert et connu tant de drames personnels…? Cette question, la Maîtrise d’Ouvrage en a fait le moteur de sa commande. Pour la première fois, un réel dialogue s’est ouvert avec les rescapés et les descendants des victimes… Ces derniers ont été écoutés et une réflexion a été menée pour déterminer comment leur répondre avec la plus grande sincérité.
La sanctuarisation des lieux exigeait en effet l’adoption d’un protocole pour intervenir avec le respect qui se devait et ce, non pas seulement sur le monument. Un monument complexe qui s’est transformé au cours de l’histoire. Son état indiquait des voies à suivre. La première était celle des récits.
Les plus âgés des survivants n’étant plus, ces récits se sont construits sur les souvenirs des plus jeunes, des souvenirs chargés d’émotion. Il était donc question pour l’équipe en charge du projet de reconstruire ce rapport perdu aux lieux.
Ainsi, dans la commande publique de mise en patrimoine d’Agadir Oufella, il y avait une volonté très forte de prendre en compte la dimension humaine, de faire parler le lieu, de le donner à comprendre en retour à tous – qu’ils soient ou non de la région ou de la ville – de rendre l’histoire avec générosité. L’architecte, en se mettant au service du monument, doit en effet agir en révélateur d’une histoire singulière par définition. Le rôle d’un architecte au chevet d’un édifice patrimonial de cette complexité est de s’effacer pour proposer une lecture du site la plus juste possible.

CE LIEU QUI VEILLE SUR LA VILLE DOIT ÊTRE NOTRE AÏEUL À TOUS, UNE FIGURE QUI REPRÉSENTE UN PASSÉ COMMUN

Le site d’Agadir Oufella concentrait des contraintes essentielles qui ont ainsi balisé le projet. L’une d’elle était la catastrophe ayant causé des pertes humaines et des dommages sur le bâti du monument : la perte physique des êtres, la perte mémorielle des murs, et en miroir, la nécessité de sa réparation.
Est donc rapidement venue, en écoutant les uns et les autres, en regardant l’objet dans son état actuel et dans ses vies précédentes, la nécessité de rendre le monument à son passé, cette fois-ci convenablement restitué. C’est là que se situe l’obligation de l’archéologie et de l’histoire. L’arrêt du vécu est ce fameux 29 février 1960. Il a été donc très tôt convenu de rechercher ce seuil de la catastrophe sur les murs de la citadelle. Il y a en effet un avant et un après ce niveau 0 où la vie s’est arrêtée. Lors des fouilles, ce niveau archéologique devient le repère à partir duquel tout s’est reconstruit. De retrouver certaines failles sismiques dans le bâti, de mettre au jour d’autres détails restituant la mémoire du lieu, de remonter le «sombre abime du temps» (Buffon).
Les murs seront les témoins de la grandeur passée qu’a connue la vieille ville. Les photographies anciennes ne suffisent plus pour aller au-delà de la mémoire humaine, il faut encore remonter le cours de l’histoire, soulever le palimpseste des pages que le passé a imprimées sur le site, creuser sur le pourtour du site, documenter ses abords, comprendre comment il fonctionnait sur la durée, qu’il soit port ou ville. Que son histoire ait connu des heures de gloire comme des temps d’ombre.
La silhouette des murs incarnant l’idée de la citadelle dans la mémoire de tous sera donc scrupuleusement restituée, et autour et à l’intérieur seront mis en valeur tout ce que l’archéologie aura su faire remonter de l’histoire, de ses strates géologiques à la fabrication de la forteresse telle qu’elle nous a été léguée, de sa genèse à aujourd’hui. On sait bien que ce lieu ne s’est pas édifié en une fois tel qu’il est apparu à l’orée du XXe siècle sur les photographies ou dans les contours que nous en a donné l’iconographie connue des gravures du XVIIIe siècle et des témoignages plus anciens. On se doute bien qu’il y a d’autres monuments qui la bordent et que d’autres périmètres tracèrent ses divers contours. Qu’il y a eu sans doute des fortins archaïques qui l’ont précédée, un ensemble de données hydrauliques qui furent nécessaires à son fonctionnement. Tout ceci n’apparaîtra pas en quelques mois, il faudra des années de recherche initiée en parallèle avec une mise en patrimoine du site. Dans cette restitution d’un passé complexe, tous les intervenants deviennent des passeurs de mémoire. La matière inadéquate doit être retirée (ciment et bitume) pour laisser entrevoir le substrat, la gangue de la citadelle ; la laisser redevenir notre aïeule à tous, cette figure tutélaire qui représente notre passé, en la mettant en valeur par ce qu’elle porte en elle et non un habit esthétique qui la recouvrirait. Chercher un niveau d’exigence guidé par un devoir de mémoire sur un lieu malmené par l’histoire récente, en refusant une unique quête esthétique qui enrobe le monument au lieu de le dévoiler.
À cette fin, l’Architecte et la Maîtrise d’Ouvrage ont taché de réunir un collège d’experts, lequel a accepté de se mettre patiemment au chevet de la citadelle pour venir ensemble révéler un lieu, un lieu visible de partout à Agadir, un lieu implanté sur le point le plus haut d’un site stratégique, un lieu qui veille sur la ville comme une sentinelle.

LES ÉDIFICES COLLECTIFS
La passion de Salima Naji pour les édifices collectifs qui ont traversé les siècles, s’attache au fait qu’il s’agit toujours de biens communs, de biens partagés : des biens dont nous ne sommes que les légataires temporels et qui ne nous appartiennent pas puisqu’ils appartiennent à tous. À travers un patrimoine qui, à divers moments de son histoire, est pris dans la nasse de la mondialisation, une communauté donnée reprend le chemin de l’histoire ; une histoire connectée. Agadir se présente à nouveau à une communauté plus grande, à l’échelle universelle, avec un monument en cours de restitution enfin placé face à son histoire, assumée.