LA RECONNAISSANCE DE NOTRE DIVERSITÉ CULTURELLE

LA RECONNAISSANCE DE NOTRE DIVERSITÉ CULTURELLE

Riche d’une histoire plurielle au carrefour des civilisations, notre pays abrite une multitude d’arts populaires, héritage de traditions régionales séculaires, de migrations lointaines ou de luttes pour la protection du territoire. Ce patrimoine immatériel, aussi solidement ancré soit-il, est pourtant régulièrement mis à mal. Le manque de relève parmi les nouvelles générations, l’exode rural et l’émigration massive des années 60 en sont les principales causes, mais les effets de la mondialisation et le manque d’intérêt croissant des plus jeunes pour les arts de leurs ancêtres, menacent encore plus sûrement de disparition nos spécificités artistiques régionales. Conscient de l’importance de ce patrimoine et de l’urgence d’en assurer sa conservation, le Maroc a adhéré, au cours des dernières années, à une convention de l’UNESCO spécialement dédiée à cet objectif. Cette initiative vient d’être récemment gratifiée d’une belle consécration par l’inscription, en 2019, de la culture Gnaoua sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’Humanité.

« La diversité culturelle est inhérente à l’humanité, elle est digne d’être célébrée et préservée au profit de tous. »
Convention 2005 de l’Unesco

LA CONVENTION UNESCO 2005
C’est à Paris, en octobre 2005, que s’est tenue la 33e session de la Conférence générale de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture. Au jour du 20 octobre 2005, une convention y a été adoptée pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Celle-ci se base sur une prise de conscience de l’importance de la diversité culturelle comme caractéristique inhérente à l’humanité, digne d’être célébrée et préservée au profit de tous. La convention souligne, parmi de nombreux autres points, que la diversité culturelle nourrit les valeurs humaines et profite au développement durable. Elle est indispensable à la paix et à la cohésion sociale, en particulier à l’amélioration du statut des femmes dans la société. La diversité culturelle se renforce par la libre circulation des idées, les échanges constants et les interactions entre les cultures. La convention reconnaît, par ailleurs, la nécessité de prendre des mesures pour protéger la diversité des expressions culturelles, y compris de leurs contenus, en particulier dans des situations où celles-ci peuvent être menacées d’extinction ou de graves altérations. L’adhésion du Maroc à cette convention est entrée en vigueur le 4 septembre 2013.

La culture est une école, une nourriture pour l’esprit, une distraction pour le corps, une source inépuisable de bien-être.

LES POLITIQUES SONT AUSSI CULTURELLES
Ces dernières décennies, le monde a compris que la culture est un pilier de stabilité notoire pour les populations et même un des plus solides. Pourtant, cette notion est encore inégalement comprise ou appliquée par tous les états qui relèguent parfois la culture au dernier plan des priorités, bien après les secteurs de la santé, de l’enseignement ou de l’énergie.
Pourtant, la culture est elle aussi une école, une nourriture pour l’esprit, une distraction pour le corps. Elle est donc une source inépuisable de bien-être pour les citoyens et doit faire, à ce titre, l’objet d’une véritable réflexion politique.
En préface du rapport mondial 2015 de la Convention 2005, Irina Bokova, alors Directrice Générale de l’Unesco, soulignait que cette convention a changé l’approche générale de la culture : « La Convention 2005 reconnaît le droit souverain des gouvernements à introduire des politiques visant à protéger et promouvoir la diversité des expressions culturelles. Elle met en lumière la double nature des activités, biens et services culturels, qui ont à la fois une dimension économique et culturelle. … Aujourd’hui, nous pouvons constater les multiples avantages de cette dualité qui est une force pour la durabilité sociale et économique, mais aussi un moteur de promotion des droits de l’homme et des libertés fondamentales. … De nouveaux discours et de nouvelles approches sont nécessaires pour orienter les politiques culturelles. Elles doivent s’accompagner d’engagements vers des changements institutionnels et structurels dans tous les domaines de la gouvernance et de la gestion de la culture. »

LA CULTURE POUR LE PROGRAMME 2030
Nous avons vu précédemment que la culture est aujourd’hui reconnue comme un des leviers majeurs du développement durable. Cette vision s’est renforcée, en 2015, par l’adoption du Programme Unesco de Développement Durable à l’Horizon 2030. Audrey Azoulay, la nouvelle Directrice Générale de l’organisation depuis 2017, le présente en ces mots : « Cette initiative internationale est la première à prendre en compte le pouvoir qu’a la culture de créer des emplois décents, de favoriser la croissance économique, de réduire les inégalités, de protéger l’environnement, de promouvoir l’égalité des genres et d’édifier des sociétés pacifiques et inclusives. »

« Aucun développement ne saurait être durable sans prendre en considération la culture. »
Unesco

Ce plan d’action universel compte contribuer à promouvoir la culture à l’échelle mondiale en œuvrant à la préservation du patrimoine matériel tels les monuments, les sites archéologiques et les villes historiques, et à la valorisation du patrimoine culturel immatériel tels les arts du spectacle, les traditions et expressions orales et les savoir-faire liés à l’artisanat traditionnel. Le patrimoine naturel et la biodiversité auront aussi toute leur importance, de même que les industries dédiées à la culture et les expressions de diversité culturelle.

LA TRADITION GNAOUA INSCRITE À L’UNESCO
Art traditionnel de notre pays parmi les plus marquants, la culture Gnaoua vient d’obtenir une belle reconnaissance internationale. C’est en effet lors du 14e Comité intergouvernemental de l’Unesco pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, tenu en décembre 2019, à Bogotá, en Colombie, que l’art Gnaoua a été inscrit sur la liste représentative de l’organisation.
De l’avis même du comité, la communauté gnaouia s’est montrée particulièrement active dans toutes les étapes du processus, depuis le lancement de l’initiative de dépôt de candidature en 2013 par l’Association Yerma-Gnaoua dédiée à la promotion et à la diffusion de ce patrimoine. Depuis, l’État partie et les communautés concernées ont pris part à des réunions, ateliers et activités pour sauvegarder l’élément, élaborer le dossier de candidature et définir les mesures de sauvegarde.

Très appréciés pour leurs rythmes envoûtants, les Gnaoua perpétuent un art développé vers le XVIe siècle par des groupes et individus issus de l’esclavage, certains venus du Mali ou du Sénégal, mais le plus souvent du Soudan. De nos jours, leurs descendants produisent un ensemble de créations musicales, performances, pratiques confrériques et rituels à vocation thérapeutique où le profane se mêle au sacré, où les pratiques africaines ancestrales se mêlent aux influences arabo-musulmanes et amazighes. Très présents à Essaouira, les Gnaoua revêtent tour à tour des vêtements blancs à la campagne ou colorés et brodés en ville, rehaussés de cauris, petits coquillages porteurs d’une symbolique ancienne en Afrique. Pour pratiquer leur art, les Gnaoua s’accompagnent d’instruments traditionnels : guembri à cordes, castagnettes en fer Qraqeb et grands tambours. Depuis 22 ans, le Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira contribue largement à diffuser la culture gnaoua à l’international et à créer l’envie de cet art chez les jeunes générations.

LA TASKIWIN, DANSE MARTIALE DU HAUT-ATLAS OCCIDENTAL
C’est loin des vallées du Haut Atlas, dans l’île sud-coréenne de Jeju, qu’en ce mois de décembre 2017, le 12e Comité intergouvernemental de l’Unesco a inscrit la danse Taskiwin sur la Liste du patrimoine immatériel nécessitant une sauvegarde urgente.

Les rebondissements de l’histoire ont fait naître au cœur des montagnes du Haut-Atlas occidental, une danse guerrière amazighe portant le nom de Taskiwin. Simulant d’anciennes batailles sur un rythme cadencé accompagné d’une vibration des épaules et de percussions « taârija », les danseurs arborent une tunique blanche, une cartouchière et une poire à poudre sur l’épaule, nommée Tiskt. Fabriquée en bois de noyer, bois noble et léger, le Tiskt est richement décoré et recouvert de feuilles d’argent. Pour le fabriquer, les interventions croisées du forgeron, du menuisier, du potier, de l’orfèvre et du cordonnier sont nécessaires, sans oublier l’armurier pour la poudre. Le tout se complète de fils de laine décoratifs travaillés par les femmes du village.

En 1962, une campagne d’émigration a bien failli faire disparaître cet art, tous les jeunes danseurs de Taskiwin ayant été recrutés pour les mines de charbon françaises. Depuis, la relève manque pour enseigner les différents rythmes de la danse et les techniques de fabrication du Tiskt et des instruments aux jeunes générations.
De plus, avec la mondialisation actuelle, beaucoup de jeunes commencent à se désintéresser de cet héritage du passé au profit de pratiques artistiques modernes. Fort heureusement, au cours des deux dernières décennies, la nécessité d’assurer la viabilité de la Taskiwin a fait l’objet d’une prise de conscience collective dans certaines communautés. Ainsi, la première association dédiée à cette pratique a été créée dans la région en 1993 et cette initiative a été suivie par plusieurs autres villages.