AGADIRICHNUS, LA PATTE D’UN PTÉROSAURE DE CHEZ NOUS

AGADIRICHNUS, LA PATTE D’UN PTÉROSAURE DE CHEZ NOUS

Ce pourrait être le nom du prochain film d’animation « L’Âge de glace« , mais « Agadirichnus elegans«  n’a rien d’une légende. Il y a environ 72 à 66 millions d’années, le ciel de notre région était en effet traversé par des ptérosaures, redoutables reptiles volants au « bec«  garni de dents, avant qu’ils ne disparaissent lors de l’extinction massive des dinosaures, il y a 66 millions d’années.

C’est à seulement 16km d’Agadir, sur le site de Tagragra, qu’ont été trouvées des empreintes de ces prédateurs ailés. Il faut y voir deux événements car, non seulement il s’agit de la première empreinte de ptérosaure historiquement décrite au monde, mais, ce qui est plus surprenant encore, cette découverte a été signalée il y a… 65 ans ! De fait, elle aurait pu tomber totalement dans l’oubli sans la publication d’un article scientifique qui a impulsé de nouvelles recherches. Cinq ans après la découverte d’empreintes de dinosaures sur la plage d’Anza, le Professeur Moussa Masrour de la Faculté des Sciences de l’Université Ibn Zohr nous confirme le potentiel de notre Région Souss Massa comme haut-lieu de la préhistoire.

La première empreinte de ptérosaure décrite au monde en 1954 était d’Agadir et portait le nom « Agadirichnus »

Voyageons dans le temps un court instant… Nous voici en 1953 au cœur des collines de Mesguina, dans l’arrière-pays d’Agadir. Dans ce paysage paisible et rocailleux, planté d’arganiers, la nature vient de faire une extraordinaire révélation à l’ingénieur hydrogéologue Robert Ambroggi du Service géologique du Maroc et au paléontologue-géologue Albert-Félix de Lapparent, prêtre de l’Institut catholique de Paris. Là, sur des dalles de calcaire datant de l’époque du Maastrichtien, des empreintes fossiles se dévoilent… Au milieu de différentes empreintes de dinosaures et d’oiseaux, les scientifiques remarquent deux traces particulières qu’ils pensent, dans un premier temps, appartenir à un Lacertilien (famille des lézards). Consignées dans les Notes et Mémoires du Service Géologique du Maroc à Rabat en 1954, leurs réflexions comportent pourtant déjà des passages qui s’annoncent primordiaux pour la suite : « Quel serait l’auteur de ces traces curieuses ? … La netteté et l’originalité de ces deux traces de pieds d’un même animal engagent à leur donner une place dans la nomenclature ichnologique sous le nom « d’Agadirichnus elegans«  … L’attribution de cette trace n’est pas facile. Il s’agit d’une empreinte de petit reptile ; peut-être d’un Lézard, ou peut-être d’un Ptérosaurien ? … »

Agadirichnus versus Pteraichnus, deux ptérosaures en compétition.

Mais à cette époque déjà lointaine où internet et les réseaux sociaux n’existaient pas, cette étude, une fois classée, a failli tomber dans l’oubli. Pire, la primauté de la découverte d’Agadirichnus a failli être détrônée par celle de Pteraichnus, trace d’un ptérosaure américain qui allait bientôt faire parler de lui…

C’est en effet trois ans plus tard, en 1957, que William Lee Stokes décrivait à son tour une piste inhabituelle du Jurassique supérieur dans l’Arizona (États-Unis), l’interprétant comme une piste de ptérosaure quadrupède, sous le nom de « Pteraichnus saltwashensis« . Mais là encore, les empreintes, mal conservées, allaient être sujettes à controverse dans le monde scientifique, notamment autour de la locomotion terrestre de ces animaux, suggérée par Stokes.

Vers la fin des années 1980, la découverte, par le paléontologue français Jean-Michel Mazin, de nouvelles empreintes similaires à Crayssac, sur une ancienne plage vieille de 150 millions d’années, vint pourtant défendre la théorie de Stokes, encore appuyée par la découverte presque simultanée d’autres empreintes du Jurassique supérieur dans la formation rocheuse de Sundance dans le Wyoming (États-Unis), par le paléontologue gallois Martin G. Lockley.

À la recherche du site préhistorique perdu…

C’est à la lumière d’un article scientifique publié en 2003 par Jean-Michel Mazin et Jean-Paul Billon-Bruyat, qui ont toujours défendu l’existence d’Agadirichnus, que les travaux d’Ambroggi et de De Lapparent ont été remis sur le devant de la scène.

Galvanisés par la perspective de retrouver les empreintes de Tagragra, le Professeur Moussa Masrour et son ami Marc de Ducla, grand passionné de géologie, se sont mis activement à l’ouvrage sur la base des documents existants. À ce moment-là, les spécimens d’origine semblaient avoir disparu et la localisation restait indéterminée… C’était sans compter sur la détermination de Marc de Ducla qui, en 2018, réussit à retrouver le site historique « d’Agadirichnus elegans ».

Situé dans une ancienne carrière le long de l’Oued Irhzer n ‘Kourir, le site est apparu sur le flanc sud de l’anticlinal (relief plissé) de Tagragra. Les empreintes ont été redécouvertes au pied d’une falaise de 30m constituée d’une alternance de grès calcaire et de marnes silicifiées. Plus de 100 dalles portant des empreintes ont été ainsi collectées dans des éboulis, ce qui confirme clairement la présence de traces de ptérosaures, de théropodes et d’oiseaux, et atteste de la richesse préhistorique du site. Le but de ce travail fut de décrire avec précision le contexte géologique des lieux et les traces récemment redécouvertes pour pouvoir discuter du problème complexe de la priorité de nomenclature des empreintes de ptérosaures.

Les spécimens sont conservés à la Faculté des Sciences d’Agadir de l’Université Ibn Zohr.

Les dalles examinées par le Professeur Masrour et Marc de Ducla portent des empreintes de mains et de pieds de ptérosaures. Les échantillons de roches confirment la présence d’empreintes pterodactyloïdes avec deux morphotypes. Le morphotype I est provisoirement conféré à « Pteraichnus Stokes«  de 1957, qui étend ainsi la distribution stratigraphique de cette empreinte au Maastrichtien. Le morphotype II correspond aux empreintes d’origine dénommées « Agadirichnus elegans«  par Ambroggi et de Lapparent en 1954, ici réévaluées comme un ichnotaxon valide (site d’empreintes), avec désignation de néotype. Ce travail confirme ainsi qu’il s’agit bien historiquement du premier site d’empreintes ptérosaurien jamais décrit au monde.

L’affleurement n’offrant pas de surfaces, les traces récoltées dans le site de Tagragra sont toutes isolées et ne forment pas de vraies pistes. Les spécialistes ayant participé à la découverte envisagent donc, en accord et avec l’appui des autorités locales et de l’Université Ibn Zohr, de procéder au dégagement des couches superficielles qui cachent de probables surfaces contenant les empreintes. Visiblement, notre région n’a pas fini de nous dévoiler les mystères de sa préhistoire.